Elvis Presley : Sunrise (1954)

Elvis Presley : Sunrise (1954) : 3,94/5

Elvis Presley - Sunrise

 

La naissance du King ne pouvait être qu’une révolution. Ces titres enregistrés en 1954 sont tout simplement époustouflants, une énergie incroyable dans la façon de chanter, la voix du King jeune mais avec déjà sa facilité à passer de la voix grave au aigu (Milk Cow Blues Boogie), à alterner entre la ballade et le rock naissant. That’s All Right est un tube, Good Rockin Tonight a déjà tous les caractéristiques du parfait morceau de rock avec ses riffs particuliers, repris plus tard en France par Eddy Mitchell. Le titre Baby Let’s Play House est plein d’érotisme dans la façon de chanter du King. Mystery Train est une ballade rock superbe. La célèbre Blue Moon est magnifiquement interprétée par Elvis avec ses variations vocales. La seconde partie regroupe un ensemble de prises et d’essais des titres enregistrés dans la première partie, plus des titres en live. I’m Left, You’re Right, She’s Gone pourrait être une chanson de Johnny Cash, tout à fait dans le style en tout cas.

Titre Compositeurs Critique
1 That’s All Right Arthur « Big Boy » Crudup *****
2 Blue Moon Of Kentucky Bill Monroe ****
3 Good Rockin Tonight Roy Brown *****
4 I Don’t Care If The Sun Don’t Shine Mack David ****
5 Milk Cow Blues Boogie Kokomo Arnold ***
6 You’re A Heartbreaker Jack Sallee ***
7 Baby Let’s Play House Arthur Neal Gunter *****
8 I’m Left, You’re Right, She’s Gone Stan Kesler, Bill Taylor ****
9 I Forgot To Remember To Forget Charlie Feathers, Stan Kesler ****
10 Mystery Train Junior Parker, Sam Phillips *****
11 I Love You Because Leon Payne ***
12 Harbor Lights Gordon Kennedy, Jimmy Kennedy, Hugh Williams ****
13 Blue Moon Lorenz Hart, Richard Rodgers *****
14 Tomorrow Night Sam Coslow, Will Grosz ****
15 I’ll Never Let You Go (Little Darlin’) Jimmy Wakely ****
16 Just Because Sydney Robin, Bob Shelton, Joe Shelton ****
17 I’m Left, You’re Right, She’s Gone [*] Stan Kesler, Bill Taylor ****
18 Trying To Get To You Charlie & Rose McCoy, Charlie & Shelby Singleton ***
19 When It Rains, It Really Pours Bill Emerson ***
20 My Happiness Borney Bergentine, Betty Peterson ***
21 That’s When Your Heartaches Begin George Brown, Fred Fisher, Billy Hill, William Raskin ****
22 I’ll Never Stand In Your Way Hy Heath, Fred Rose ***
23 It Wouldn’t Be The Same Without You [*] Fred Rose, Jimmy Wakely ***
24 I Love You Because [*] Leon Payne ***
25 That’s All Right [*] Arthur « Big Boy » Crudup *****
26 Blue Moon Of Kentucky [*] Bill Monroe ****
27 Blue Moon [*] Lorenz Hart, Richard Rodgers *****
28 I’ll Never Let You Go (Little Darlin’) [*] Jimmy Wakely ****
29  I Don’t Care If The Sun Don’t Shine [*]  Mack David ****
30  I’m Left, You’re Right, She’s Gone [*]  Stan Kesler, Bill Taylor ****
31  Fool, Fool, Fool  Ahmet Ertegun ****
32  Shake, Rattle & Roll  Charles E. Calhoun, Jesse Stone ****
33  I’m Left, You’re Right, She’s Gone [*]  Stan Kesler, Bill Taylor ***
34  That’s All Right [*]  Arthur « Big Boy » Crudup *****
35  Money Honey [*]  Jesse Stone ****
36  Tweedle Dee [*]  Winfield Scott ****
37  I Don’t Care If The Sun Don’t Shine [*]  Mack David ****
38  Hearts Of Stone [*]  Rudy Jackson, Eddy Ray ***

http://www.allmusic.com/album/sunrise-mw0000047129

Le premier cd est consacré aux enregistrements officiels d’Elvis pour Sun, entre 1954 et 1955 : un Blanc doté d’une voix incroyable qui chante la musique des Noirs (« That’s All Right« , Milkcow Blues« , etc.) avec une fraîcheur et un enthousiasme inouïs, simplement accompagné d’un guitariste (Scotty Moore) et d’un bassiste (Bill Black), le tout enregistré avec ce son caractéristique des studios Sun. Dix-neuf morceaux incontournables, d’une pureté et d’une beauté absolues. Le second cd reprend les quatre titres enregistrés par Presley auparavant, seul et à ses frais, sept prises différentes, deux titres rares et enfin six titres inédits, enregistrements live de 1955, dont une version ébouriffante de « That’s All Right ». Les tables de la loi du rock’n’roll. (Le guide pop rock 1950-1979 vol.1, discothèque idéale en 250 cd, Fnac).

Comme si toutes les contradictions de la musique américaine avaient été résolues dans un rêve, l’enregistrement laborieux de That’s All Right Mama, un morceau de rhythm’n’blues revu à la sauce hillbilly, donne naissance à la musique moderne binaire, inventant l’idée même du rock’n’roll dans la moiteur d’une nuit d’été de Memphis, le 5 juillet 1954. Un an auparavant, Elvis Presley est venu enregistrer, pour la somme modique de 3,98 dollars, My Happiness, un morceau destiné à sa mère, Gladys. Mais la légende veut que lors de sa première visite au studio Sun il ait surtout visé à se faire remarquer par son propriétaire, Sam Phillips, fantasque entrepreneur de Memphis. Celui-ci commence à prospérer avec des artistes noirs comme Howlin’ Wolf, Bobby « Blue » Bland, Ike Turner ou Rufus Thomas. Paternaliste mais non dénué de bon sens, il s’est toujours dit qu’il pourrait gagner un million de dollars s’il arrivait à trouver « un chanteur blanc qui sonne noir ». Cette cérémonie de mariage géante entre les deux cultures a lieu lorsque Phillips se décide enfin à donner sa chance au jeune Elvis, dont le premier enregistrement lui a paru suffisamment intéressant pour qu’il se souvienne de son nom. Elvis entre en studio flanqué du guitariste Scotty Moore et du bassiste Bill Black, avec Phillips derrière la console d’enregistrement. Rien ne semble sortir de cette première session jusqu’au moment où un morceau de rhythm’n’blues d’Arthur « Big Boy » Crudup, enregistré en 1946, lui passe par la tête. Black lui donne une forte coloration rockabilly à la contrebasse, alors que Moore déploie des trésors de country blues dans le riff de guitare, aussi simple qu’efficace. Tube régional dans le Sud des Etats-Unis, That’s All Right Mama sert de cheval de Troie pour répandre l’aguicheuse révolution du binaire. Jusqu’alors, personne n’a jamais rien entendu d’aussi sexy. Le morceau porte en son sein toute la fougue sexuelle de la jeune Amérique, de cette nouvelle tranche de la population récemment baptisée « les teenagers ».  Bientôt, le reste du monde succombe, lui aussi, à la vague rock’n’roll, dont Elvis reste l’emblème le plus éclatant. Tout à coup, les idées préconçues s’effondrent, remplacées par un phénomène nouveau et terriblement excitant, comme si l’Amérique se rendait compte qu’il se passe enfin quelque chose dans les années de prospérité et d’ennui de l’après-guerre, et projetait Elvis dans l’avenir même de la musique populaire, sans l’once d’un effort. Après la diffusion d’un premier pressage de That’s All Right Mama dans Red, Hot & Blue, l’émission du disc-jockey de Memphis Dewey Phillips, l’accueil extraordinaire des auditeurs convainc Sam Phillips qu’un monde nouveau s’ouvre à son poulain. Le 20 juillet, Elvis, Moore et Black jouent en public pour la première fois, à l’arrière d’un pick-up, pour l’ouverture d’un drugstore sur Lamar Avenue. Au cours de la même année, Elvis enregistre quatre autres singles pour Sun, avant que son contrat, signé le 12 juillet, n’expire et que RCA ne le rachète pour 35000 dollars, une somme jamais vue pour l’époque – que Sam Phillips va réinvestir dans les carrières de Jerry Lee Lewis et de Johnny Cash. Elvis, lui, entre instantanément dans la légende du rock, du haut de ses vingt ans, avec un panache éblouissant. (L’odyssée du rock, Florent Mazzoleni).

Pour beaucoup, le rock and roll est né le 5 juillet 1954 dans les studios Sun de Memphis. Presley, le guitariste Scotty Moore et le bassiste Bill Black improvisaient sur That’s All Right du bluesman Arthur Crudup, lorsque le producteur Sam Phillips les arrêta : « Qu’est ce que vous jouez ? ». « Rien de spécial », répondirent-ils. Sam leur demanda alors de « revenir en arrière et de la refaire ». Sun sortit That’s All Right, la face A du premier single de Presley (accompagnée d’une version de Blue Moon of Kentucky de Bill Monroe) le 19 juillet. Qu’il s’agisse du premier disque de rock and roll ou non est affaire de puristes. Mais celui qui allait devenir le « King » était officiellement gravé dans la cire. Unissant musiques « blanche » et « noire », country et blues, le son de Presley était joyeux et révolutionnaire. Cette spontanéité et cette liberté ont changé le monde. Presley publia quatre autres singles pour Sun – notamment les réinventions définitives du Good Rockin’ Tonight de Wynonie Harris et du Mystery Train de Junior Parker – avant de passer chez RCA, et d’entrer dans la légende. Ce double cd recueille tout ce qu’il a enregistré dans ce studio, y compris le disque acétate qu’il grava en 1953, à ses débuts, pour l’offrir à sa maman. (Les 500 meilleurs albums de tous les temps, Rolling Stone, 11ème place).

Attention, danger : cet album n’est pas n’importe quel album. Historiquement philosophiquement, et sociologiquement, ce disque représente le big-bang rock’n’roll. C’est avec ces séances Sun que tout commence. Ici, d’ordinaire, plusieurs objections surgissent. Ceux qui ont des rayonnages remplis à faire crever le parquet savent que, de fait, il existait du rock’n’roll avant Elvis : Bill Haley, Louis Jourdan, Ike Turner et Jackie Brenston, Wynonie Harris et tous les héros oubliés, oui, on sait, ça chauffait déjà dans les bas-fonds de Louisiane. Sauf que le premier 45 tours d’Elvis issus de ces séances, « That’s All Right« / »Blue Moon of Kentucky » (45 tours Sun 209) provoque une déflagration populaire et se dépote à 20000 exemplaires dans la seule région de Memphis. Elvis est donc le détonateur humain, la dynamo complexe, la starlette rockabilly aussi. Nick Tosches lui-même l’admet : « Il se peut très bien qu’Elvis ait été la figure la importante du rock’n’roll ». Seconde objection : dès qu’on parle d’Elvis, chacun a son opinion désirante. Ainsi, chaque membre de la rédaction de Rock&Folk aurait souhaité l’intégration à ce livre d’un autre album du King, Vincent Palmer souligne l’intérêt du premier disque RCA (« Elvis Presley » sous sa fameuse pochette rose et vert plagiée par Clash), Vincent Tannières approuve « Elvis is Back » (car c’était le préféré du King, en tout cas le seul qu’il écoutait à Graceland, usant notoirement son exemplaire), Yasmine Aoudi pense assez justement que seule une compilation de vingt années de singles rend compte de l’ampleur du Pelvis, et l’auteur de cette chronique se retrouve souvent chez lui la nuit écoutant « The Memphis Record ». Pourtant, en dépit de toutes ces objurgations totalement justifiées, « The Sun Sessions » demeure le seul album d’Elvis que l’on puisse recommander à l’unilatérale à n’importe quel fan de rock. Que votre truc soit Radiohead ou les Cramps, les Smiths ou Calexico, vous trouverez ici le mythe fulgurant en glorieuse monophonie d’époque. Que les plus sceptiques de nos lecteurs écoutent la version de « Baby Let’s Play House » : ce titre dépassant à peine les deux minutes contient le ferment des Cramps, du rockabilly, des Meteors et de tout le fracas psychobilly. Une anecdote, mille fois racontée, rapiécée, transmise prétend (sans doute très justement) que Sam C. Phillips, producteur depuis 1952 des disques Sun, signataire d’artistes de haute valeur, Rufus Thomas, The Prisonaires, Junior Parker, plus tard Johnny Cash, etc., rêvait de dénicher cette merveille : la voix qui réconcilierait Noirs et Blancs. Rhythm’n’blues et country. Repéré par la secrétaire Marion Keisker (qui l’appelait le kid à rouflaquettes) lorsqu’il était venu enregistrer, en échange de 3,98 $, un souple pour la fête des mères (« My Happiness), Elvis, 19 ans, se retrouve convoqué en studio au 706, Union Avenue. Et bien sûr, ce 6 juillet 1954, il ne se passe d’abord rien. Gourmé, nerveux, tendu, encadré par deux anciens, le guitariste Scooty Moore (21 ans) et le bassiste Bill Black, Elvis échoue d’abord à insuffler vie à une ballade intitulée « I Love You Because« . Durant un break, le bouillant camionneur empoigne sa guitare et, débordant de l’enthousiasme naïf qu’exsudent ces enregistrements, s’amuse avec une vieille chanson d’Arthur Crudup, « That’s All Right Mama« . Au moment où Sam Phillips, déçu, allait donner le signal de la fin de l’expérience, Bill Black attrape sa contrebasse et soutient le kid. Revenu de la machine à Coca, Scotty Moore saisit sa grosse Gibson et tresse de joviales guirlandes autour de la voix d’Elvis. Sam Phillips passe la tête par la porte du studio : « C’est quoi ce bordel ? » « On sait pas », répond Scotty. « Essayez de trouver un début, je voudrais enregistrer ». Comme le résumera plus tard Sam Phillips, « on sentait qu’on tenait quelque chose ». Entrepreneur rusé, génial dans sa clairvoyance, le patron de Sun Records sent bien qu’il frôle le grand single. Le reste de la journée se passera à enregistrer une face B. Elvis suggère un titre de Bill Monroe, roi du bluegrass. « Blue Moon Of Kentucky » vire rockabilly débridé, mais toujours porté par cette voix noire, rieuse et amusée. En retrouvant les masters longuement négligés, les ingénieurs de RCA ont également déniché ce judicieux commentaire de l’oncle Sam en fin de bande : « Hey, ça baigne, c’est une chanson pop, maintenant ». Restait à porter une acétate au DJ Dewey Phillips dont le show radio Red, Hot And Blue électrisait la région. Le reste, comme on dit dans les livres, appartient à l’Histoire. Les séances Sun dureront six mois. Elvis revient régulièrement au studio pour enregistrer d’autres standards (hoquetant, ahanant, gémissant et grognant, il sonnera rarement plus concerné lors des vingt années suivantes). Au nombre de cinq, les 45 tours cartonnent. A partir du quatrième, un batteur rejoint le trio. C’est l’imperturbable DJ Fontana, habitué du show radio Louisiana Hayride, dont la frappe sèche et méthodique permet à « Mystery Train » de filer élastiquement sous un ciel de néon. Ces succès locaux et réitérés attireront évidemment l’attention des disques RCA qui rachètent Elvis à l’entrepreneur local pour la somme coquette (à l’époque) de 35000 dollars. Il faudra attendre 1976 pour que seize titres de ces séances sortent enfin compilées en un album mythique (certains ont voulu y voir le ferment, encore, de l’énergie retrouvée du punk, et pourquoi pas ?). Les « Sun Sessions » sont la pierre de Rosette du rock. Tout ce qui va arriver durant cinquante années de recherche, d’aventure et de création y est implicitement contenu, sauf Pink Floyd (ce qui fait probablement de Syd Barrett un personnage aussi important qu’Elvis). Qu’ajouter de plus ? On nous ramone régulièrement les chenaux auditifs avec des notions de disques importants, cruciaux, remarquables, historiques et significatifs. Souvent, l’écoute moderne en est difficile. Dans le cas précis des « Sun Sessions », c’est l’inverse. Frais comme s’ils avaient été enregistrés  hier, ces morceaux de légende restent totalement abordables  par l’auditeur moderne. Leur perfection (« Trying To Get To You« ) est intacte, fulgurante. Génial, Sam Phillips avait réussi à capter la grande réconciliation culturelle qui allait signifier, finalement, la fin de la guerre de Sécession. Et après celui-là, le Déluge. (Rock’n’roll la discothèque idéale, Philippe Manoeuvre, Albin Michel).